Demain, les divans

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Le temps des cerises

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Quand nous étions gosses, ma bande de copains et moi, nous n'aurions jamais laissé aller au pourrissement des fruits poussés à quelques branches accessibles à nos jeunes appétits. Ils étaient tous bons sur la presqu’ile de Leucate: les poires, les figues, les grenades, le raisin, les amandes, les prunes et bien entendu les cerises. Que les fruits oubliés me pardonnent. Nous guettions avec envie le stade de maturité de chacun d'eux, prêts à fondre sur notre proie dès que cela devenait raisonnable.

Aussi, je me faisais d'avance une fête de voir que mon cerisier allait jusqu’à se déployer au-delà de la clôture de notre petite propriété. Venu le temps des cerises je redoutais que ces quelques fruits transfrontaliers n'aient même pas le temps d'arriver à maturité et pourtant, vous me voyez déçus d'avoir eu à les cueillir moi-même tout au bord de l'invasion de leur chair par le vers si prompt à tout ravager.

Comment une telle évolution a-t-elle pu se produire, en si peu de temps, si vous me permettez cette coquetterie de sexagénaire. Comment se fait-il qu'aucune main d'enfant ou d'adulte ne soit venu cueillir mes aventurières cerises ?

Moi-même aujourd'hui je ne recule pas devant l'opportunité de chaparder quelques figues quand cela m'est possible. Il ne faut pas que ma femme soit avec moi, elle ne supporte pas cela et encore moins quand je mange un petit fruit dans le supermarché. Avec ses dix ans de moins aurait-elle échappé à l'esprit frivole et gourmand qui nous animait, mes copains et moi ?

Je m'interroge ! Quelles évolutions dans les meurs, les habitudes, les gouts, ont-elles pu produire des enfants désertés par le démon du chapardage. C'est une activité bien anodine et pour tout dire innocente à laquelle nous nous livrions et d'ailleurs aucun adulte jamais ne nous en fit reproche nous qui allions jusqu'à enfreindre le sacré droit de propriété pour sucrer nos papilles.

Ce qui pousse tout seul serait-il devenu toxique? Ce que l'on ne ramasse pas dans les étals des supermarchés présenterait-il des dangers pour la santé ? Où alors l'effort d'atteindre les branches pour cueillir les bonnes formes au gout exquis serait-il devenu excessif ?

Je crains fort que ma réponse soit en réalité beaucoup plus prosaïque. Je pense qu'en fait, dans le temps de la cueillette possible, il n'est pas passé assez d'enfants ni d'adultes gourmands devant ces branches tendues.

Mon jardin donne sur un espace vert qui fait la jonction entre l'impasse et un chemin privatif qui passe derrière chez moi. Il n'est pas rare que des familles, des jeunes à vélo, toutes sortes de gens le traversent pour rejoindre le lac de Paucheville. Il m'est difficile d'imaginer que personne ne fut tenté par mes beaux et rouges fruits, j'en déduis donc que personne n'est passé.

Mais cela, cette fréquentation quotidienne, c'était avant la crise du COVID, avant que l'air lui-même ne devint dangereux pour les imprudents.