Demain, les divans

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Magma

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Dieu que c’était beau Le jour où nous sommes sortis de l’eau Que c’était beau Pacifique, Pacifique, Pacifique

Je voudrais avoir été Nougaro, alors j’ai appris par cœur cette chanson magnifique. Je la chante à tue-tête dans ma voiture et je me dis que je la chante aussi bien que Nougaro lui-même, ce Toulousain plus. De même, je fus Brel et Brassens il y a longtemps. Puis, n’étant pas assez communiste sans doute, je fus Ferrat. Je fus, bien que secrètement, Ferré avec ostentation, jusqu’au bord de ses idées en admettant qu’il en ait vu que les anarchistes, s’ils ne manquent pas de cœur, manquent singulièrement d’idées. Mais le grand Léo, bien qu’il le gueule alentour comme pour s’en persuader lui-même, n’était pas anarchiste mais poète chanteur, auteur compositeur, homme libre. C’est ce que moi je dis ! J’ai surtout été largement et profondément jusqu’à l’être encore au plus profond de mes tripes Christian Vander, Magma, l’homme du Feu, de la Terre et du Ciel. Je fus cet incommensurablement déçu des humains qui cherchait dans l’Ailleurs cosmique et dans l’autre Amour un devenir surhumain, absolu. Dans cet être violent confit en religion, mystique comme l’infinitésimale minceur d’une lame de couteau, une puissance m’attire comme la phalène par la lumière est attirée.

Je voudrais être en plus la lumière, visible, brulante, celle aussi qui éclaire les foules démunies et les mène au combat contre l’immonde, la moche, l’intolérable humanité. Je ne peux parler de moi sans évoquer ce qui m’unit à Magma et en particulier à son démon tutélaire. Il compte dans ma vie autant qu’un parent proche, plus même sans doute. Il fut, il sera toujours une sorte de père idéal, surnaturel, par lequel j’ai régné sur l’univers et sur les hommes, par lequel j’ai appris du bien et du mal l’inextricable agencement. Il faut que je te parle de cet amour. Dieu sait ce que de moi j’arrache à présent. Je te parle ici depuis le temps de ma haine. Je te parle depuis une partie de moi si écrasée, si comprimée par la tyrannie que je me fais qu’elle ne peut que haïr ce qui l’oubli, ce qui l’ignore et la dénie. Tu dois sortir de ta cervelle, petit homme, l’idée absconse que tu es unifié dans ta tête, qu’il n’y a qu’Un qui par ta bouche parle en des mots sans secrets. Tu dois, petit homme, faire l’effort surhumain – accorde-moi un instant ce privilège – de supposer qu’il n’y a pas que toi qui tisses tes pensées mêmes les plus sures. Prends garde à tes humeurs, petit homme, prends garde doucement à ce que tu crois si bien connaitre et tu sauras qu’un autre dans toi se fâche, qu’un autre dans toi aime ou hait. Ce temps d’où je te parle avec du sang dans la gorge je le garde dans moi toujours vivant et là, parce que je le veux, j’ouvre la porte blindée que j’ai posée sur lui. Il parle et hurle alors dans les pages que tu tiens, il te maudit, te hais et t’aime en même temps d’un amour planté dans ton corps comme une lame sacrificielle. Je t’aime d’un amour qui sent le massacre, l’horreur des corps démantelés sur le champ de bataille, ce froid tout gris qui nous appelle !. Dans ce temps-là je devais sortir de quelque chose, de l’enfance sans doute et de l’adolescence surtout.

JE DEVAIS

C’est un devoir écrasant que nous impose cette société par ailleurs si lâche et si aveugle devant l’individu. Je devais raturer ma vie d’un coup de sabre dans son corps encore juvénile. Je devais me faire une plaie pour m’épeler sans honte dans le monde et je ne le pouvais pas. J’étais seul autant qu’on peut l’être en famille, c’est-à-dire profondément et horriblement seul avec ce sabre dans ma main, si long et si lourd qu’en trainant sur le parquet il grondait méchamment et ce grondement sourd me suivait tout au long des journées mortelles.

Nous vivions dans une grande maison assortie d’un grand parc arboré plaisamment. Les heures s’allongeaient comme l’ombre de ma mélancolie et dans ma prison je portais mon âme noire dans mes mains. L’horizon n’avait pas de sens, je ne voyais plus que la dévastation de mon âme. Voyez un objet creux, vide à désespérer et posé dans l’univers sans raison aucune : il n’est qu’une question. J’étais en seconde G : que voilà une orientation scolaire très adaptée ! G, comme la gamelle existentielle au trois quarts vide qu’on m’a balancée comme à un pauvre chien. J’étais un pauvre de l’humanité avec des yeux de chien. Les adultes avaient fait pour le mieux. Des tas de gens se régalent à faire pour le mieux d’autrui, surtout quand ils sont enfants. Cela est dangereux et grave. Tout était censé aller aussi bien que possible hormis que j’étais vide face à une destinée qui m’échappait totalement, face à ce que je n’osais plus regarder comme mes désirs, face à la ruine totale et presque définitive de moi. Mon adolescence s’attardait au bord du sein maternel et ma virginité prenait les dimensions monstrueuses d’une nef intersidérale ; fantôme abandonné sur une planète géante, vide et dont l’atmosphère ronge la carcasse oxydable. J’avais peur de l’infini du sexe. Encore une question posée face au néant, et quelle question ! Dans cette classe de seconde G je fis la connaissance d’un type qui donnait dans le genre : « Je suis d’une autre galaxie, inaccessible et froid à vos mesquines douleurs ! ». Il y avait une mode comme ça dans ce temps-là. Je l’admirais bien qu’il fut d’une ignorance crasse : il confondait Malthus et Marx, l’abomination, vous vous rendez compte ? Il avait ce que j’appellerais l’attrait de l’étrange, la séduction mystique, un parfum d’exotique dirait-on aujourd’hui. Son attitude, son apparence et son nom anglo-américain suffisait à constituer à mes yeux une personnalité forte et dominatrice. Ce qui nous liait ? Lui : son ascendant sur moi je suppose et nos solitudes respectives, moi : l’espoir de trouver un guide spirituel dans ma quête d’absolu. Il me paraissait suffisamment étranger au monde connu pour me conduire, il me paraissait suffisamment étranger à ce monde dégénérescent pour me protéger du mal, me sortir de la souffrance et me guérir enfin de ma propre vie. Plus je pénétrais dans ce monde aussi éloigné du mien que deux aimants peuvent l’être, plus j’étais fasciné, attiré, collé à l’ambiance d’Abime que je sentais venir de lui.

Rien ne ressemblait à ce que je connaissais. Un parfum excitant d’interdit était déposé sur tout ce que je voyais. Ce que j’entendais fleurait sauvagement le manque de respect pour les valeurs consacrées dont m’imprégnait l’idéologie dominante de ma famille. Chez lui, il habitait une piaule sous les combles à laquelle on accédait par un escalier très étroit et escamotable en sorte qu’une fois planqué là-haut il pouvait interdire facilement toute intrusion malvenue, chez lui, disais-je, dans son antre sous le ciel, ça ne sentait pas le café honnête des braves gens mais un mélange suspect de senteurs où je devinais les arômes puissants de plantes illégales : l’odeur sidérale. À côté de son lit, mélangée avec les poutres de la charpente, trônait un matériel impressionnant de batteur. Un gong immense coupait en deux la pièce et je me demande aujourd’hui comment il a pu arriver là, ce gong, par quelle voie de miracle, peut-être ont-ils construit la maison autour, rien ne pourrait m’étonner. Dans un coin, une chaine hi-fi.

Il m’avait parlé de Magma bien souvent, en de tels termes que je lui ai tout de suite demandé de me le faire écouter. Je me suis assis face aux baffles, dos au gong, attentif et contracté, prêt à recevoir l’inconnu. Je n’y comprenais rien, j’entendais un brouhaha, une grosse vaisselle, un chahut de tous les diables, un mouvement désordonné de matières obscures… Comme la mouche, cette nouvelle question attirait mon attention. J’étais tout à fait incapable de dire : j’aime ou, je n’aime pas. D’autre part, il me semblait impossible que de ma rencontre avec S. ne m’arrive pas un évènement positif. J’attendais comme une fécondation. J’attendais comme une transmutation de mon être tout entier.

J’attendais d’être sauvé. Un espoir à peine ressenti mais essentiel pourtant m’animait dans un mouvement de conquête désespéré. Je voulais absolument un autre monde, tout de suite. Malgré les redoutables difficultés d’écoute que j’avais rencontré chez S. je me suis aussitôt procuré le disque. Un Trente-trois tours dans une pochette sombre avec le symbole du disque denté, plaqué or, au milieu. Je suis sorti de chez le disquaire avec le sentiment violent que je tenais ma vie entre mes doigts, que je possédais la seule chose importante en ce jour. Je sentais très fort que je venais de franchir un seuil bouleversant. Je tenais l’autre monde contre moi et j’étais pressé, très pressé. Pressé de vivre, de sentir, de jouir, je jubilais. Je marchais vite dans les rues de Versailles. Je devais encore prendre le car qui me ramènerais vers mon pic-up minimal dans notre maison de la Vallée de Chevreuse.

La route était bien longue et mon cœur battait fort. J’avais mon billet pour le monde vivant de S., mon billet pour une autre vie, j’avais hâte d’y pénétrer enfin. Le langage qui se parlait là ne m’étais pas acquis, c’était de l’inconnu à cent pour cent. Je me souviens qu’une douzaine d’écoutes suffirent à peine pour que de mes oreilles s’informe vaguement depuis les contours métalliques de la musique une ambiance générale qui me séduisait. C’était sauvage et sombre. Une bagarre gigantesque et primordiale ébranlait les petites enceintes de mon tourne-disque toujours sauvé in extrémis de la carbonisation par le velours cosmique des voix. Comme un chant maternel continu liait d’une ritournelle d’amour les chants rudes de la haine.

Bien sur, je me souviens imparfaitement de ce que j’entendais alors, mais je sais que j’y glissais. Je sais qu’il ne pouvait pas en être autrement. En moi, comme un roc, la certitude d’avoir trouvé grandissait en dépit des difficultés, peut-être même aiguillonnée par celles-ci. J’éprouve une difficulté croissante à raconter cette merveilleuse et salutaire rencontre.

Difficulté liée à l’intimité que je dois évoquer pour parler des liens entre Magma et moi. C’est la seule musique qui m’ait jamais fait vibrer dans tous les sens du terme, autant dire qu’il existe entre Magma et moi un rapport charnel, comme une relation sexuelle. Je ne peux donc m’encombrer de mots et de lourdes périphrases : Magma, pour moi, c’est la vie ! Je puis dire aussi que la musique était moi.

Dès que j’ai pu l’entendre avec toutes mes oreilles elle devint mon représentant, ma voix, mon cri à travers l’existant. Elle était cette foi intense dans la vie mêlée de ce désespoir profond où l’incompréhension du monde de mes parents me précipitait. Elle était mon intense rancœur, ma haine et mon désir de mort posé sur ce monde. Elle était aussi l’amour cependant, un amour mystique né de l’impossible séduction d’un seul être.

Magma me berce et me console de cette impossible rencontre. Sa musique exprime mes émotions, ma colère, elle m’aide à déverser le trop plein de mes tensions dans l’étreinte mystique et charnelle qui nous uni. Je sais que je dois m’efforcer d’éclairer d’une lumière la plus objective possible mes relations avec le prophète de Kobaïa, sa langue et sa musique. Pour ceux d’entre vous, s’en doute la majorité, qui ne connaissent pas Magma je dois préciser la mythologie qui sous-tend l’œuvre. Dans l’univers existe notre planète originelle qui s’appelle Kobaïa. Un jour un prophète vint et annonça aux hommes la venue de nos lointains ancêtres sur Terre. Il dit alors aux hommes rassemblés qu’il fallait se préparer à les recevoir. D’entre ceux qui seront prêts, dit-il encore aux hommes, seront choisis les élus qui embarqueront pour Kobaïa ; les autres, tous les autres, puisqu’ils sont impurs, seront exterminés sans pitié.

Comme cela me parait enfantin tout à coups, dérisoire, une sorte de honte s’empare de moi qui écris cela pour me faire comprendre de mes contemporains. Il y a pourtant dans ce galimatias un peu comique la folie d’un homme qui, pour accrocher la vie d’aussi prés qu’il lui fut possible, a dû s’inventer cette histoire pour ne pas disparaitre. Vander a dû se réclamer d’une autre planète pour se sauver et sans doute cela a-t-il concouru à ce que je me sente des atomes crochus avec lui. À travers Magma j’ai moi aussi affirmé ma différence, j’ai conquis une position d’universalité un peu folle mais qui me fut d’une très grande aide dans une période où je sentais lâcher mes liens avec mon environnement. J’ai appris la langue, car Magma s’exprime en Kobaïen et non en français qui est la langue vulgaire. Le Kobaïen est une sorte de latin qu’une élite humaine (surhumaine ?) parle et chante pour appeler nos lointains ancêtres à la rescousse de notre civilisation décrépite et honteuse. Magma est une détermination objective. Le rôle joué par sa musique est prépondérant dans mon adolescence attardée. Je n’en perçois pas encore vraiment le sens profond, ce en quoi elle me fut essentielle, mais de rapprocher cette rencontre des évènements de ma vie d’alors devrait m’éclairer.

Je n’arrivais même plus à rêver la rencontre. La voie vers la main douce et chaude d’une jeune fille avait disparue, elle s’était effacée comme par usure. Un rêve de lèvres à jamais évanoui. Un rêve de baisers et d’un corps enlacé par mes bras. À jamais disparue la voie qui mène à la présence d’un être tout contre moi, en moi, pour moi. Un rêve d’yeux pâles persistant comme un cancer m’accusait de n’en avoir pas où il fallait, des couilles. Le monde entre elle et moi était une matière infranchissable. Elle s’appelait L. dans ce temps-là, mais il en fut d’autres, avant, puis aussi après. Autant de jeunes filles que de planètes écrasées, autant d’amours que de mères éventrées. Mon amour pour elles a quelque chose à voir avec la mort. Je suis mort pour elles. Elles sont pour moi des images qui bougent. Dire je t’aime ! à une jeune fille est un trésor inestimable que je n’ai pu offrir. Entendre une jeune fille me dire je t’aime ! n’est pas possible. Il n’y avait pas de jeune fille pour moi dans le monde de mes parents. Le monde avait été vidé des jeunes filles.

Un jour, j’ai rencontré Magma et j’ai eu enfin le sentiment d’être aimé. Ce qui différenciait Magma des autres musiques, ce qui la distingue radicalement de toutes les autres musiques toujours aujourd’hui c’est d’abord une qualité particulière de sa violence. Je disais alors : « cette violence est humaine ! » et je militais pour elle auprès de mes amis et de mes frères et sœur en expliquant cela. Elle véhiculait une réponse à quelque chose qui constituait une agression. Dans son humanité j’entrevoyais la sincérité et l’efficacité qui sont pour moi dès lors étroitement imbriquées. Il faut dire que la violence contenue dans la musique de Magma avait les faveurs de la critique. Il est donc naturel que j’ai cherché en premier lieu à la légitimer pour mes interlocuteurs. Avais-je besoin de cette violence, même si humaine ? Je jugeais extrêmement vive et certainement dévastatrice la violence que je sentais au fond de moi. Je redoutais énormément d’une sanction qui me serait infligée si les circonstances m’avaient amené à user de cette violence sur autrui. Magma avait donc une fonction régulatrice de ma violence personnelle qui se trouvait médiatisée par le groupe auprès de l’humanité la plus large possible. De militer pour l’expansion de cette musique dans la population signifiait parler aux gens de cette pression, de ma rage contenue, de ma haine et de mon amour tout aussi explosif, de ma solitude aussi et de mon désespoir.

Celui ou celle qui, non content de rejeter Magma, émettait imprudemment des critiques négatives me faisait subir un terrible affront. Il ou elle me blessait à quelque endroit extrêmement sensible de mon être, je ne pouvais le supporter. Celui-là devenait mon ennemi, un être immonde et débordant d’une bêtise caractéristique de la sous-humanité. Magma, en tant que valeur de référence, avait à cette époque un effet valorisant au point que mon appartenance au mouvement Magma m’auréolait d’une supériorité certaine sur tout étranger. J’étais un initié. J’étais engagé sur la voie de la purification, la voie du bien. Pourquoi Magma ? je réponds : symptôme de l’impuissance totale d’agir par moi-même sur le monde pour le changer. L’action symbolique du groupe est action destructrice, action purificatrice mais aussi, action consolatrice.

Cette action aux effets multiples jouait sur mon esprit tourmenté le rôle que le fascisme aurait pu y jouer dans une action et un projet politique non symbolique. Un tas de crétins absurdes et inconséquents ont pigé cet effet de Magma sur une jeunesse plutôt anarchisante dans ce temps-là et ils ont hurlé : « Magma est fasciste ! » les cons. En tant que communiste un peu critique j’aurais flairé le fascisme dans la musique ou dans le comportement du groupe or, j’ai clamé haut et fort que pour moi Magma c’est la vie et je le clame encore vingt ans après. La vie est-elle fasciste dans son essence ? Elle est puissante, magnifique et aussi indifférente qu’elle est rigoureuse. La vigueur de la vie et son acharnement à détruire l’ennemi ne sont que l’expression de l’instinct de conservation qu’elle déploie pour ce qui sort d’elle.

Magma, dans sa mythologie, ne veut pas détruire l’humanité mais la sauver en sélectionnant les individus les mieux disposés, ceux qui sont prêts. Dans la musique de Mekanik Destruktiw Kommandoh, la destruction est symbolique autant que la sélection puisqu’il s’agit strictement d’une fantasmagorie. Par contre, nous savons bien que le fascisme n’est pas symbolique dans ces actes, l’histoire de l’humanité est pleine de preuves accablantes. Un autre besoin est satisfait pour moi par Magma, ce besoin est d’ailleurs en rapport étroit avec ce que je viens d’énoncer. Curieusement, j’ai trouvé là une réponse à un penchant pour une austérité et une rigueur que je m’aventure à qualifier de monacales. J’aurais pu faire un excellent moine je crois, c’est une idée que j’avais à cette époque tragique de ma vie et, si elle n’avait été si diamétralement contraire à toutes les prescriptions morales auxquelles je référais, cela eut été une orientation adaptée à mon inadaptation sociale et affective. Je supportais très mal que les gens fassent à-peu-prés ou mal les tâches qui leur incombent. Je plaçais dans cet irrespect vis-à-vis des missions d’intérêt général l’effet d’un manque total d’humanité. Ces gens là n’avaient pour moi que faire de la collectivité humaine, ils étaient nuisibles et poussaient le genre humain à sa perte. Or, j’avais appris de telles choses sur Christian Vander lui-même que je me sentais approuvé par lui dans cette opinion tellement intolérante, il faut en convenir.

J’avais appris notamment, cela avait un certain poids à l’époque, qu’il interdisait aux musiciens qui travaillaient avec lui d’user de stupéfiants et même d’alcool durant toute la période des répétitions. Il leur prescrivait un régime strict, tant physique que moral, afin d’obtenir le meilleur de leur énergie lors des concerts. Il les isolait à la campagne. En vérité il les préparait au combat. Mon besoin d’action était d’un ordre différent de l’action possible avec mes camarades communistes. J’avais une impatience, un désir impétueux de me répandre sur le monde comme un feu. Il fallait changer le monde, le bouleverser si totalement que le souvenir même de l’ancien en serait englouti. Il n’y avait pas de mesure à mon désir, il en allait de mon amour immédiat, il en allait de la voie vers les jeunes filles, il en allait de ma vie. Le monde de mes parents n’avait strictement rien de bon pour moi, il devait disparaitre.

De mon identification à Vander je retirais la satisfaction de jouir de la toute puissance pendant l’écoute de la musique. J’écoutais M.D.K. plusieurs fois par jours au début. Enfin je pouvais dominer le Tout par l’intermédiaire de celui qui dominait Magma de cette énergie tellurique si bouleversante. Je chantais avec lui, je jouais de tous les instruments, j’étais le prophète Nebërh Gudatth exhortant les foules terrorisées, je tuais la masse impure et irrespectueuse, je retrouvais le feeling de l’époque mythologique, des grandes batailles joyeuses où la mort n’était qu’une péripétie toute relative en sorte que l’immortalité paraissait la règle absolue. Je pouvais tuer sans mourir moi-même.